"L’Enfant d’après" : quand les enfants portent le poids d’un deuil périnatal

Camille Tribet· 14 mai 2025 à 15:26

À 15 ans, Gaëlle découvre qu’un autre enfant aurait dû la précéder dans sa famille. Née après un bébé mort-né, elle mettra des années à donner du sens à cette histoire. Mais un « enfant d’après » porte-t-il forcément le deuil de ses parents ? La réponse est beaucoup plus nuancée et rassurante qu’on ne le pense.

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À 15 ans, Gaëlle apprend qu’elle n’aurait pas dû être l’aînée de sa fratrie. Avant elle, ses parents ont perdu un bébé mort-né.

Cette découverte donnera, des années plus tard, naissance à un roman : L’Enfant d’après – Marcher sur les silences. « Chez moi, ça a toujours été un deuil que j’ai porté inconsciemment et je voulais m’en débarrasser », raconte-t-elle à AirZen.

Son expérience pose une question sensible : que se passe-t-il pour un enfant qui naît après la perte d’un bébé ?

On trouve parfois des expressions inquiétantes : « enfant de remplacement », « deuil transgénérationnel », enfant condamné à vivre « dans l’ombre » d’un frère ou d’une sœur disparu avant sa naissance…

La réalité est heureusement beaucoup moins déterministe.

Un deuil périnatal peut profondément affecter les parents et modifier la façon dont une grossesse suivante est vécue. Il peut aussi influencer l’histoire familiale, les peurs et certains comportements éducatifs. Mais naître après un deuil périnatal ne constitue ni un diagnostic ni un destin psychologique.

Et c’est précisément là que les mots, le soutien et le lien avec les autres peuvent faire une vraie différence.

Qu’est-ce qu’un « enfant d’après » ?

L’expression désigne simplement un enfant né après la perte d’un bébé pendant la grossesse, lors de l’accouchement ou peu après la naissance.

Certaines familles parlent aussi de « bébé arc-en-ciel », une expression apparue dans les communautés de parents endeuillés pour désigner l’enfant qui arrive après « la tempête ». Elle peut être réconfortante pour certains parents et déplaire à d’autres : ce n’est pas un terme médical.

L’expression « enfant de remplacement », elle, mérite beaucoup plus de précautions.

Ce concept est apparu dans la littérature psychanalytique et psychiatrique au XXe siècle. L’idée était qu’un enfant conçu après le décès d’un autre pouvait être investi, consciemment ou non, de la mission de remplacer le disparu.

Des cas cliniques ont effectivement décrit des situations dans lesquelles un enfant était comparé au défunt, surprotégé ou chargé d’attentes qui ne lui appartenaient pas.

Mais cela ne signifie absolument pas que tous les enfants nés après un deuil vivent cette situation.

Des chercheurs ont d’ailleurs explicitement remis en cause l’idée d’un « syndrome de l’enfant de remplacement » applicable à toutes les familles. Une étude qualitative menée auprès de parents endeuillés concluait déjà qu’il existe plusieurs manières parfaitement différentes et potentiellement adaptées de devenir parent après une perte, notamment en conservant une place symbolique à l’enfant mort tout en investissant pleinement l’enfant vivant.

Premier repère essentiel, donc :

Un enfant né après un deuil périnatal n’est pas automatiquement un enfant « de remplacement ».

Ce que le deuil périnatal bouleverse d’abord : les parents

C’est même le point sur lequel les données scientifiques sont les plus solides.

Une méta-analyse portant sur plus de 31 000 femmes ayant vécu une perte périnatale a retrouvé des niveaux plus élevés de dépression et d’anxiété que chez les femmes n’ayant pas connu cette expérience.

La grossesse suivante peut alors être vécue d’une façon très particulière.

À la joie peuvent se mêler l’appréhension, l’hypervigilance et cette pensée difficile à faire taire :

« Et si cela arrivait encore ? »

Une revue de la littérature publiée en 2023 décrit précisément cette coexistence de l’espoir et de la peur, ainsi que le besoin fréquent d’un accompagnement plus attentif lors des grossesses suivant une perte périnatale.

Des travaux plus récents continuent à observer des symptômes d’anxiété, de dépression ou de stress post-traumatique chez certains parents pendant la grossesse suivante et parfois après la naissance.

Mais attention au raccourci : parents plus anxieux ne signifie pas enfant psychologiquement condamné.

La recherche documente beaucoup mieux la souffrance éventuelle des parents que des conséquences systématiques à long terme chez l’enfant suivant.

Un nouvel enfant ne fait pas disparaître celui qui est mort

C’est peut-être l’une des idées qui ont le plus évolué dans notre façon de comprendre le deuil.

Pendant longtemps, certains modèles psychologiques ont laissé penser qu’un deuil réussi supposait de « tourner la page », de se détacher progressivement du disparu et d’achever son travail de deuil avant d’investir pleinement une nouvelle relation.

Les conceptions contemporaines sont plus nuancées.

On peut continuer à avoir une relation intérieure et symbolique avec une personne morte sans empêcher les nouveaux liens de se construire.

Pour une famille ayant perdu un bébé, cela peut prendre des formes très simples : conserver une photographie ou un objet, mentionner son prénom, marquer une date particulière, raconter son existence aux autres enfants…

La difficulté ne vient donc pas nécessairement du fait que l’enfant disparu garde une place.

Elle peut davantage apparaître lorsque les places se confondent.

L’enfant qui naît ensuite doit pouvoir devenir cet enfant-là, avec son prénom, son tempérament, son histoire et les rêves qui lui appartiennent.

Il n’a pas à réparer ce qui s’est passé avant lui.

Les non-dits peuvent-ils réellement peser sur un enfant ?

Dans l’histoire de Gaëlle, c’est un élément essentiel.

À 15 ans, elle découvre soudain l’existence de ce bébé qui l’avait précédée. Des années plus tard, elle explique combien les silences entourant l’histoire familiale l’ont marquée.

Il faut ici éviter une formulation parfois séduisante mais difficile à démontrer scientifiquement : les émotions ne se transmettent pas mystérieusement d’une génération à l’autre comme un fichier que l’on copierait sur une clé USB.

En revanche, les conséquences d’une expérience peuvent parfaitement circuler dans une famille.

Une peur peut modifier la manière dont un parent protège son enfant.

Une perte peut rendre certains sujets impossibles à aborder.

Une date anniversaire peut modifier l’humeur familiale sans que les enfants comprennent pourquoi.

Un parent anxieux peut avoir davantage besoin d’être rassuré.

Et un silence peut devenir très présent précisément parce que personne n’en parle.

L’enfant observe tout cela. Puis, comme tous les enfants, il essaie d’en fabriquer une histoire cohérente.

C’est pourquoi parler peut être protecteur.

Non pour tout raconter immédiatement et dans les moindres détails, mais pour éviter que l’enfant ait à remplir seul les espaces laissés vides.

Comment parler à un enfant du bébé qui l’a précédé ?

Il n’existe évidemment pas de script universel. L’âge de l’enfant, les circonstances du décès, l’histoire familiale et les souhaits des parents comptent.

Quelques principes peuvent néanmoins aider.

Dire la vérité avec des mots adaptés à son âge

Une vérité simple est souvent plus facile à intégrer qu’un mystère.

On peut expliquer par exemple :

« Avant ta naissance, nous attendions un bébé. Il est mort avant de pouvoir vivre avec nous. Nous avons été très tristes, puis plus tard tu es arrivé. »

Inutile de donner à un jeune enfant des informations médicales qu’il n’a pas demandées.

Mais il n’est pas non plus nécessaire d’inventer une autre histoire.

Lui rappeler qu’il n’est responsable de rien

Cela paraît évident pour un adulte. Beaucoup moins pour un enfant.

Les plus jeunes ont facilement une pensée dans laquelle les événements gravitent autour d’eux.

Il peut être utile de dire explicitement :

« Ce qui est arrivé à ce bébé n’a rien à voir avec toi. Tu n’as pris la place de personne. »

Laisser les questions arriver à son rythme

Un enfant peut poser une question bouleversante puis repartir construire un Lego trente secondes plus tard.

Ce n’est pas de l’indifférence.

Les enfants intègrent souvent progressivement les réalités difficiles et y reviennent à mesure qu’ils grandissent.

L’important est qu’ils sachent que la porte reste ouverte.

Notre guide de la communication bienveillante propose justement des outils pour accueillir les émotions et parler de sujets délicats sans vouloir immédiatement les faire disparaître.

Ne pas lui confier la mission de consoler

Un enfant peut savoir que ses parents ont été tristes.

Il n’a pas besoin de devenir responsable de leur réparation.

Des phrases comme « heureusement que tu es arrivé » peuvent être pleines d’amour. Mais répétées dans certains contextes, elles peuvent aussi être entendues comme :

« C’est grâce à moi que mes parents vont mieux. »

Mieux vaut distinguer clairement les deux histoires :

« Nous avons été très heureux que tu arrives » plutôt que « tu nous as sauvés de notre chagrin ».

Faut-il attendre d’avoir « terminé son deuil » avant une nouvelle grossesse ?

La question revient souvent et elle est particulièrement culpabilisante.

Il n’existe pas de moment psychologique universel à partir duquel un deuil serait officiellement terminé.

La littérature contemporaine sur les grossesses après une perte montre au contraire que deuil, espoir, peur et attachement à la nouvelle grossesse peuvent coexister.

Avoir encore de la peine pour l’enfant mort n’empêche donc pas nécessairement d’aimer pleinement celui qui arrive.

Ce qui compte davantage est de pouvoir reconnaître ce que l’on ressent et, lorsqu’on en a besoin, d’être accompagné.

Dans une petite étude menée auprès de femmes enceintes après une perte, une plus forte connexion sociale était notamment associée à moins de symptômes de deuil actif. Les effectifs sont trop faibles pour en tirer une recette, mais le résultat rejoint une idée plus générale : traverser un deuil entouré est souvent très différent de le traverser seul.

AirZen a consacré un guide aux façons de reconstruire progressivement ses liens après un deuil ou une autre épreuve majeure.

Quand faut-il demander de l’aide ?

Le deuil périnatal peut être profondément douloureux sans relever pour autant d’un trouble psychologique.

Mais certaines situations méritent un soutien professionnel, notamment lorsque l’anxiété devient envahissante, que la culpabilité persiste, que le sommeil ou la vie quotidienne sont durablement perturbés ou que la grossesse suivante devient presque impossible à vivre sereinement.

Les sages-femmes, maternités, psychologues spécialisés en périnatalité et associations de parents endeuillés peuvent proposer différents types d’accompagnement.

AirZen a également rencontré des professionnels qui accompagnent les familles autour de la grossesse et du deuil périnatal, notamment dans notre article consacré à la sophrologie pendant la grossesse, avec les enfants et après un deuil périnatal.

L’objectif n’est pas d’effacer le passé.

Il est de faire en sorte que le passé ne prenne pas toute la place disponible dans le présent.

Pour Gaëlle, écrire afin de remettre chacun à sa place

C’est précisément le chemin qu’a suivi Gaëlle.

Une vingtaine d’années après avoir découvert l’histoire de sa famille, elle choisit de la transformer en fiction dans L’Enfant d’après – Marcher sur les silences.

« Comme en art-thérapie, j’ai transposé mon histoire dans cet objet livre », raconte-t-elle.

Le roman n’est pas autobiographique. Et c’est justement cette distance qui lui permet d’aller au plus près de ce qu’elle souhaite exprimer.

« Grâce à cette histoire, je peux transmettre à mes enfants mon histoire et avoir un rapport différent à la vérité », explique-t-elle aujourd’hui.

Écrire n’est évidemment ni indispensable ni thérapeutique pour tout le monde.

Mais raconter, parler, dessiner, créer un rituel ou simplement parvenir enfin à nommer ce qui s’est passé peuvent parfois permettre de transformer un secret familial en histoire familiale.

La différence est considérable.

Dans un secret, chacun imagine.

Dans une histoire que l’on peut raconter, chacun peut progressivement trouver sa place.

À retenir

Naître après la mort d’un autre bébé ne condamne pas un enfant à devenir un « enfant de remplacement ».

Le deuil périnatal peut néanmoins laisser une trace profonde chez les parents, rendre une grossesse suivante plus anxieuse et modifier certains équilibres familiaux.

L’enjeu n’est pas d’oublier l’enfant disparu pour protéger celui qui vit.

Il est plutôt de permettre aux deux histoires d’exister sans les confondre : reconnaître la perte, laisser les parents être accompagnés, parler avec des mots adaptés et rappeler à l’enfant vivant qu’il est aimé pour lui-même.

Ce n’est pas effacer le passé.

C’est lui donner une place suffisamment juste pour qu’il n’occupe pas toutes les autres.

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’un enfant d’après ?

On appelle parfois « enfant d’après » un enfant né après une fausse couche, une mort fœtale, un enfant mort-né ou un décès néonatal. Il s’agit d’une expression courante, pas d’un diagnostic psychologique.

Qu’est-ce qu’un enfant de remplacement ?

L’expression désigne historiquement un enfant auquel ses parents attribueraient, consciemment ou non, la fonction de remplacer un enfant décédé. Ce concept provient surtout de la littérature clinique et psychanalytique ancienne. Il ne faut pas considérer qu’un enfant né après un deuil périnatal devient automatiquement un « enfant de remplacement ».

Un enfant né après un deuil périnatal risque-t-il davantage de souffrir psychologiquement ?

Les données scientifiques sont insuffisantes pour affirmer qu’un enfant né après une perte périnatale présente systématiquement davantage de troubles psychologiques. Les recherches sont beaucoup plus solides concernant l’augmentation de l’anxiété et de la dépression chez certains parents pendant une grossesse suivant une perte.

Faut-il parler à l’enfant du frère ou de la sœur mort avant sa naissance ?

Il n’existe pas de règle identique pour toutes les familles. Une information simple, vraie et adaptée à l’âge peut cependant éviter qu’un enfant découvre brutalement un secret plus tard ou tente d’interpréter seul des silences familiaux. Il est possible d’en parler progressivement et de répondre aux questions au moment où elles apparaissent.

Garder des souvenirs du bébé décédé empêche-t-il d’avancer ?

Non. Les conceptions contemporaines du deuil reconnaissent que maintenir un lien symbolique avec une personne décédée peut coexister avec l’investissement de nouvelles relations. Conserver un prénom, une photographie, un objet ou un rituel ne signifie donc pas automatiquement que le deuil est « bloqué ».

Comment vivre plus sereinement une grossesse après un deuil périnatal ?

Un suivi médical adapté, la possibilité de parler des inquiétudes avec les professionnels, le soutien du partenaire et de l’entourage et, si nécessaire, un accompagnement psychologique spécialisé peuvent aider. Les recherches montrent que les grossesses suivant une perte sont fréquemment accompagnées d’émotions ambivalentes : pouvoir les exprimer est déjà important.

Sources :

Les principales données utilisées pour cet article proviennent notamment d’une méta-analyse sur les conséquences du deuil périnatal sur la santé mentale maternelle, portant sur plus de 31 000 femmes.

Une revue intégrative publiée en 2023 synthétise les travaux consacrés au vécu des parents pendant une grossesse suivant une perte périnatale.

Concernant le concept d’« enfant de remplacement », les travaux disponibles appellent à la prudence : une étude consacrée aux récits de parents endeuillés souligne la diversité des trajectoires familiales et remet explicitement en question l’idée d’un mécanisme pathologique automatique. Une revue publiée dans Enfance revient également sur le débat entre « enfant de remplacement » et maintien adaptatif d’un lien avec l’enfant décédé.