En Chine, l’IA est déjà sortie des écrans : voici à quoi ressemble le quotidien du futur

Christophe Duhamel· 29 août 2026 à 09:02

Prendre un taxi sans chauffeur, payer une boisson avec son visage, demander à une poubelle où jeter son emballage ou essayer virtuellement un vêtement aperçu dans la rue : à Pékin, l’intelligence artificielle commence à se glisser dans les gestes les plus ordinaires. Une plongée fascinante dans ce que pourrait devenir notre propre quotidien… avec des usages réellement pratiques, quelques gadgets et des questions qu’il serait imprudent d’oublier.

Lorsque nous parlons d’intelligence artificielle en France, nous pensons encore beaucoup à ChatGPT, aux images générées et à cette collègue qui découvre avec enthousiasme qu’elle peut résumer en douze secondes le compte rendu qu’elle vient de passer deux heures à rédiger.

À Pékin, l’IA commence à prendre une autre forme.

Dans une passionnante enquête interactive publiée le 21 août par le New York Times, des journalistes ont parcouru la capitale chinoise en observant les endroits où l’intelligence artificielle s’est déjà glissée dans la vie courante. Leur constat est étonnant : certaines applications sont réellement utiles, d’autres ressemblent encore fortement à des démonstrations destinées à faire parler d’elles, mais l’IA est surtout beaucoup plus visible dans le monde physique qu’elle ne l’est chez nous.

Et c’est peut-être là que se trouve la partie la plus intéressante de l’histoire. Pendant qu’une partie du débat occidental porte sur l’arrivée hypothétique d’une intelligence supérieure à l’être humain, la Chine semble surtout poser une question beaucoup plus terre à terre : que peut-on déjà faire avec l’IA dans une voiture, une boutique, une école ou un hôpital ?

Une journée à Pékin où l’IA apparaît presque partout

Le voyage proposé par le New York Times commence avec quelque chose d’aussi banal qu’un retour du travail.

Vous commandez une voiture. En attendant, une caméra intelligente peut aider à repérer les piétons traversant au feu rouge. La voiture qui vient vous chercher fait partie de cette nouvelle génération de véhicules chinois intégrant des assistants auxquels il est possible de parler.

Le week-end, la scène devient parfois plus futuriste. Certaines machines permettent de payer avec la reconnaissance faciale. Une poubelle équipée d’un système de vision peut analyser ce que vous lui présentez afin de vous indiquer dans quelle catégorie jeter le déchet. Un magasin peut confier une partie du service à des robots.

Puis vient le shopping. Vous apercevez un vêtement qui vous plaît dans la rue ? Prenez-le en photo et une plateforme de commerce électronique peut tenter de retrouver le produit ou quelque chose de similaire. Des systèmes d’essayage virtuel proposent ensuite de visualiser le résultat sans entrer dans une cabine.

Tout n’est pas révolutionnaire. Et le New York Times souligne lui-même qu’une partie de cette omniprésence relève aussi du marketing : en Chine comme ailleurs, écrire « IA » sur un produit est devenu une façon assez efficace de lui donner un petit parfum de futur.

Mais derrière ces vitrines parfois amusantes se passe quelque chose de plus profond.

La vraie différence : l’IA chinoise sort très vite du navigateur

L’une des idées fortes de l’enquête américaine est le contraste entre deux orientations. Les grandes entreprises américaines occupent une bonne partie de l’espace médiatique avec leurs modèles génératifs et la course vers des systèmes toujours plus puissants. La Chine investit évidemment elle aussi massivement dans les grands modèles, mais sa politique publique insiste fortement sur leur déploiement dans l’économie réelle : industrie, consommation, santé, éducation, transports ou services publics.

Cette stratégie porte même un nom : « AI Plus ».

Dans son plan officiel, le gouvernement chinois veut accélérer l’intégration de l’intelligence artificielle dans six grands domaines et fixe des objectifs extrêmement ambitieux : plus de 70 % d’adoption pour les nouveaux terminaux intelligents et agents d’IA en 2027, puis plus de 90 % en 2030. Consulter le programme officiel AI Plus

Ce volontarisme rencontre pour l’instant un public particulièrement réceptif.

Fin 2025, le China Internet Network Information Center recensait 602 millions d’utilisateurs d’intelligence artificielle générative, soit 141,7 % de plus qu’un an auparavant. Le taux de pénétration annoncé atteignait 42,8 %.

Une enquête Ipsos publiée en 2026 dessine un contraste encore plus frappant entre les perceptions : 83 % des personnes interrogées en Chine déclarent être enthousiastes face aux produits et services utilisant l’IA, contre 33 % en France. Une autre analyse Ipsos estime que 79 % des répondants chinois utilisent déjà des outils d’IA au sens large.

Les méthodologies et les définitions ne sont pas identiques aux statistiques officielles chinoises, mais la tendance est claire : la technologie rencontre en Chine beaucoup moins de réticences qu’en Europe occidentale.

Le robotaxi illustre parfaitement ce passage de la promesse au service

La voiture autonome est annoncée depuis si longtemps que nous avons presque fini par la ranger mentalement à côté des voitures volantes.

En Chine, elle commence pourtant à devenir un moyen de transport ordinaire dans certaines zones.

À Pékin, des services commerciaux de robotaxis fonctionnent déjà sur des périmètres autorisés. Pony.ai, WeRide et Baidu font circuler des véhicules capables d’effectuer des trajets sans conducteur dans plusieurs grandes villes. Pony.ai indiquait ainsi avoir près de 2 000 robotaxis en circulation fin juin 2026, notamment à Pékin, Shanghai, Guangzhou et Shenzhen.

Consulter les données publiées par Pony.ai auprès de la SEC

Il faut évidemment éviter l’image d’Épinal d’une Chine où toutes les voitures se conduiraient déjà seules. Les services restent limités à certaines zones et le secteur connaît ses difficultés. Après un incident ayant immobilisé des robotaxis Baidu à Wuhan au printemps 2026, les autorités ont renforcé leurs contrôles de sécurité.

Mais le changement de statut est important : on ne parle plus uniquement d’un prototype qui tourne autour d’un salon professionnel. Des habitants peuvent réellement ouvrir une application et commander une voiture sans chauffeur.

C’est souvent ainsi qu’une technologie devient intéressante : lorsqu’elle cesse d’être impressionnante.

Même les courses pourraient bientôt se faire en discutant avec une IA

Le commerce électronique chinois offre un autre aperçu du futur proche.

Alibaba prépare l’intégration de son modèle Qwen avec Taobao et Tmall. Le principe consiste à permettre au consommateur de ne plus seulement taper « chaussures de randonnée imperméables » dans une barre de recherche, mais de discuter avec un agent capable de comparer les produits, tenir compte de ses préférences et l’accompagner jusqu’à l’achat.

Le système doit pouvoir accéder à un catalogue de plus de quatre milliards de produits. Taobao prépare également des fonctions d’essayage virtuel et de suivi des prix.

Ce changement peut sembler subtil, mais il est important. L’IA ne se contente plus de répondre à une question : elle commence à agir à l’intérieur d’un service.

Demain, nous pourrions donc moins utiliser des applications en naviguant entre vingt menus et davantage formuler un objectif : « Trouve-moi une veste imperméable légère à moins de 120 euros, livrable avant vendredi et adaptée à une semaine en Écosse. »

Si l’agent s’occupe ensuite des comparaisons, des tailles, de la livraison et éventuellement du retour, l’IA aura accompli quelque chose de beaucoup plus intéressant que de produire un résumé de la fiche produit. Elle aura fait gagner beaucoup de temps.

Éducation et santé : là où l’expérience chinoise devient particulièrement intéressante

Les usages les plus prometteurs sont peut-être ceux qui font moins de bruit.

Le New York Times décrit des parents utilisant des chatbots comme tuteurs pour leurs enfants et des services proposant des consultations gratuites avec des versions numériques de médecins réputés, entraînées à partir de connaissances et de cas cliniques.

Il faut ici garder une distinction essentielle : proposer un « médecin IA » ne signifie pas que son efficacité clinique soit démontrée ni qu’il puisse remplacer un professionnel de santé. Même chose pour un tuteur artificiel : répondre rapidement à une question n’est pas forcément savoir enseigner.

Mais l’idée mérite attention. Dans un pays immense où les meilleurs spécialistes et enseignants ne peuvent physiquement être présents partout, une IA capable de diffuser une partie de leur expertise pourrait constituer un formidable outil d’accès.

Une étude publiée cet été dans Computers & Education montre d’ailleurs que l’usage de l’IA générative comme outil de tutorat est déjà suffisamment installé pour que les chercheurs commencent à comparer précisément la manière dont les parents chinois et occidentaux en évaluent les bénéfices et les risques.

C’est probablement l’une des applications les plus enthousiasmantes de l’IA : non pas remplacer le meilleur professeur ou le meilleur médecin, mais permettre à beaucoup plus de personnes de bénéficier d’une partie de ce qu’ils savent.

À condition, évidemment, de conserver une supervision humaine et de savoir quand la machine atteint ses limites.

Et les robots humanoïdes ? Beaucoup de spectacle, encore pas mal de gamelles

La Chine mise aussi énormément sur les robots capables d’agir physiquement dans notre environnement.

Les images des compétitions de robots humanoïdes organisées à Pékin sont devenues spectaculaires : machines qui courent, jouent au football, manipulent des objets et, régulièrement, découvrent avec une certaine brutalité les lois de la gravité.

Mais une enquête Reuters publiée le 27 août apporte un rappel salutaire : les robots humanoïdes chinois sont encore loin de pouvoir remplacer massivement les humains. Ils accomplissent correctement certaines tâches très répétitives mais restent lents, fragiles face à l’imprévu et extrêmement gourmands en données d’apprentissage.

Des applications concrètes apparaissent néanmoins. L’entreprise Galbot déploie par exemple des robots dans des pharmacies de plus d’une vingtaine de villes. Ils peuvent identifier un médicament commandé en ligne, le récupérer sur une étagère et préparer la commande. Le fabricant revendique un taux de réussite supérieur à 95 %, mais un prélèvement peut encore demander environ une minute.

Le pharmacien humain peut donc dormir relativement tranquille pour l’instant.

La situation résume assez bien l’IA chinoise actuelle : certains usages impressionnants sont encore surtout des démonstrations, tandis que d’autres, moins photogéniques, commencent réellement à améliorer une tâche précise.

L’enthousiasme chinois n’empêche pas les inquiétudes

Présenter la Chine comme un pays béatement amoureux de l’intelligence artificielle serait cependant une erreur.

L’intégration massive de ces technologies soulève les mêmes questions qu’ailleurs, parfois avec une intensité particulière.

La reconnaissance faciale et l’accumulation de données peuvent rendre les services extrêmement fluides, mais elles posent évidemment une question de vie privée.

L’emploi constitue un autre sujet. Des programmeurs, traducteurs, chauffeurs et professionnels de la création voient déjà certaines tâches automatisées.

Même les relations humaines commencent à susciter un débat. Les compagnons conversationnels sont devenus suffisamment populaires pour que les autorités chinoises renforcent les règles destinées à limiter les risques de dépendance émotionnelle, notamment chez les mineurs.

La Chine n’a donc pas résolu les problèmes de l’IA.

Elle les rencontre simplement plus tôt parce qu’elle déploie certains usages plus vite.

Et c’est précisément ce qui rend son expérience intéressante à observer.

Ce que l’expérience chinoise pourrait nous apprendre

Il ne s’agit évidemment pas de copier le modèle chinois, notamment en matière de données personnelles ou de surveillance.

Mais son approche pose une excellente question à tous ceux qui développent de l’intelligence artificielle : quel problème concret essayez-vous de résoudre ?

Une IA qui permet à un enfant d’obtenir une explication personnalisée à 21 heures possède une utilité facile à comprendre. Une voiture autonome qui offre de la mobilité à quelqu’un qui ne peut pas conduire également. Un agent capable de passer vingt minutes à comparer nos courses à notre place commence à devenir intéressant.

Une poubelle qui reconnaît un pot de yaourt peut également être utile.

Un robot humanoïde placé à l’entrée d’un magasin uniquement pour faire signe aux clients…

Disons qu’il lui reste à trouver sa vocation.

Cette approche rejoint d’ailleurs plusieurs tendances déjà évoquées par AirZen : l’IA quitte progressivement l’écran pour entrer dans les objets, les véhicules, la santé et les services quotidiens. Le guide AirZen consacré à la manière dont l’IA pourrait transformer notre quotidien dans les dix prochaines années prend soudain une allure un peu moins prospective.

Le futur de l’IA sera peut-être beaucoup plus banal qu’on ne l’imagine

Lorsque nous cherchons à imaginer l’avenir de l’intelligence artificielle, nous pensons volontiers à un robot humanoïde extrêmement intelligent discutant philosophie avec nous dans le salon.

L’expérience chinoise suggère un scénario beaucoup moins spectaculaire.

L’IA pourrait surtout se banaliser progressivement dans les objets et les services que nous utilisons déjà. La voiture trouvera seule son chemin. Le site marchand comprendra ce que nous cherchons. Un logiciel aidera un médecin à traiter davantage de dossiers. Un élève pourra demander une autre explication lorsqu’il n’a pas compris la première.

Nous ne dirons probablement même plus que nous utilisons « une IA », de la même façon que personne ne précise aujourd’hui qu’il utilise Internet lorsqu’il regarde la météo.

Le signe que l’intelligence artificielle aura véritablement réussi son entrée dans nos vies ne sera peut-être donc pas le jour où un robot remportera un marathon.

Ce sera celui où elle nous évitera discrètement une corvée.

Et où nous ne penserons même plus à la remercier.

FAQ

L’intelligence artificielle est-elle vraiment plus utilisée en Chine qu’en France ?

Les indicateurs disponibles vont clairement dans ce sens. Ipsos relève en 2026 un enthousiasme déclaré pour les produits utilisant l’IA de 83 % en Chine contre 33 % en France. L’organisme indique également que 79 % des répondants chinois interrogés utilisent des outils intégrant de l’IA.

Combien de Chinois utilisent l’IA générative ?

Selon le China Internet Network Information Center, la Chine comptait 602 millions d’utilisateurs d’IA générative fin 2025, soit une progression de 141,7 % en un an.

Peut-on déjà prendre un taxi sans chauffeur à Pékin ?

Oui, dans certaines zones autorisées. Plusieurs opérateurs comme Pony.ai, WeRide et Baidu exploitent commercialement des robotaxis dans de grandes villes chinoises. Ces services ne couvrent toutefois pas l’ensemble du territoire urbain.

Les robots humanoïdes chinois sont-ils déjà capables de remplacer des salariés ?

Pas à grande échelle. Malgré des progrès rapides, ils restent peu adaptés aux situations imprévues et beaucoup moins efficaces que les humains pour de nombreuses tâches. Les premières utilisations commerciales concernent surtout des opérations très répétitives.

Pourquoi la Chine déploie-t-elle autant l’IA ?

Le gouvernement chinois en a fait un axe explicite de développement économique et social avec sa stratégie « AI Plus », qui vise notamment l’industrie, les services, la consommation, l’éducation et la santé.

Quels sont les principaux risques de cette adoption rapide ?

Les enjeux les plus évidents concernent la protection des données et la surveillance, l’impact sur certains emplois, la fiabilité des décisions automatisées et, pour certains usages conversationnels, le risque de dépendance.

Sources principales