Que font vraiment les animaux quand le Soleil disparaît en pleine journée ?

Christophe Duhamel· 4 septembre 2026 à 08:55

Les oiseaux se taisent-ils vraiment ? Les grillons commencent-ils à chanter ? Les animaux croient-ils soudain que la nuit est tombée ? Une éclipse totale offre aux biologistes une expérience naturelle presque impossible à reproduire : plonger brutalement le vivant dans une quasi-nuit sans changer l’heure.

Ce 3 septembre 2026, la NASA a choisi pour son Astronomy Picture of the Day une image assez intrigante : une cigogne posée sur son nid en Pologne pendant la phase partielle de la récente éclipse solaire. Dans son commentaire, l’agence évoque les comportements inhabituels que l’on peut observer lorsque la lumière s’effondre en plein jour : oiseaux soudain silencieux, animaux qui se préparent à dormir, chants nocturnes qui commencent… puis, quelques minutes plus tard, retour à la normale.

La scène est séduisante. Mais que sait-on vraiment ? La réponse est moins simple que « les animaux pensent qu’il fait nuit ». Certains basculent effectivement vers des comportements de soirée ou de nuit, d’autres deviennent plus actifs ou plus agités, et beaucoup ne changent presque rien. Les études récentes montrent surtout que la réaction dépend de l’espèce, de son rapport à la lumière et de l’intensité réelle de l’obscurcissement.

Une éclipse, laboratoire géant des rythmes biologiques

Pour un biologiste, une éclipse totale possède une propriété extraordinaire : en quelques minutes, la luminosité peut passer de celle d’un après-midi normal à une ambiance proche du crépuscule ou de la nuit, puis remonter presque aussi vite.

Or la lumière est l’un des grands repères temporels du monde animal. Elle contribue à régler l’activité quotidienne, les chants, la recherche de nourriture, le repos ou les déplacements de nombreuses espèces.

L’éclipse permet donc de poser une question presque expérimentale : que se passe-t-il lorsque l’horloge dit « après-midi », mais que les yeux reçoivent soudain le signal « nuit » ?

Les scientifiques aiment ce type de phénomène, mais il possède un défaut assez évident : on ne peut pas demander au Soleil de recommencer mardi prochain à 15 heures pour vérifier le résultat. Les études sont donc rares et les protocoles parfois très différents.

Chez les oiseaux, le paysage sonore peut basculer en quelques minutes

C’est aujourd’hui chez les oiseaux que les données sont les plus impressionnantes.

Lors de l’éclipse totale du 8 avril 2024 en Amérique du Nord, une équipe de chercheurs a combiné plus de 10 000 observations citoyennes avec l’analyse automatisée de près de 100 000 vocalisations. Résultat : plus de la moitié des espèces observées ont modifié leur rythme comportemental. Après la totalité, de nombreuses espèces ont même produit des chants ressemblant au chœur de l’aube, comme si les quelques minutes d’obscurité avaient été suivies d’un nouveau matin.

Une autre vaste étude acoustique, portant sur 181 espèces et 873 sites lors des éclipses de 2023 et 2024, apporte une nuance fascinante. Pendant l’éclipse totale, la plupart des espèces ont moins vocalisé, tandis que plusieurs espèces nocturnes ou dotées de grands yeux ont davantage chanté. Mais ce grand silence apparaissait surtout lorsque plus de 94 % du Soleil était masqué.

En dessous, les réactions étaient différentes et souvent beaucoup plus faibles. Une éclipse partielle, même spectaculaire pour nous, n’est donc pas nécessairement une « fausse nuit » pour un oiseau.

Les abeilles semblent, elles aussi, lire la lumière

Les abeilles offrent un autre exemple particulièrement parlant.

Des chercheurs ont suivi l’activité de colonies d’abeilles domestiques pendant l’éclipse totale du 21 août 2017 aux États-Unis. À mesure que la lumière diminuait, l’activité de butinage chutait fortement. Elle ne s’arrêtait toutefois pas complètement, contrairement à certaines observations plus anciennes.

Lors de la totalité, très peu d’abeilles revenaient également à la ruche. Les chercheurs ont conclu que la luminosité ambiante pouvait prendre le dessus, au moins temporairement, sur leur rythme circadien habituel de recherche de nourriture.

Autrement dit, une abeille ne consulte pas sa montre pour vérifier qu’il n’est que 14 h 30.

Plus étonnant : certaines araignées démontent leur toile

Voilà probablement l’histoire à raconter au prochain dîner.

Lors de l’éclipse totale du 11 juillet 1991 au Mexique, des chercheurs observaient des colonies d’araignées orbitèles Metepeira incrassata. Tout se déroulait normalement jusqu’à la totalité. À ce moment-là, de nombreuses araignées ont commencé à démonter leur toile, comportement correspondant à leur routine quotidienne.

Lorsque le Soleil est revenu, elles se sont remises à la reconstruire.

Encore mieux : les scientifiques avaient artificiellement éclairé une partie de la colonie. Les araignées restées dans la lumière, elles, n’ont pas démonté leurs toiles. L’expérience fournit donc un indice particulièrement fort : pour cette espèce, c’est bien la baisse de luminosité qui déclenche le comportement.

Au zoo, les animaux réagissent parfois… aux humains

Une étude publiée en 2020 avait observé 17 groupes d’animaux au Riverbanks Zoo, en Caroline du Sud, pendant l’éclipse de 2017. Treize avaient présenté un comportement différent de leur routine habituelle. Huit avaient adopté des comportements associés au soir ou à la nuit : certains oiseaux rejoignaient leurs perchoirs, tandis que gorilles, éléphants ou dragon de Komodo se dirigeaient vers leurs zones nocturnes.

Quelques espèces semblaient également plus anxieuses ou agitées.

Mais les chercheurs avaient signalé une difficulté : le zoo était rempli de visiteurs eux-mêmes très excités par l’éclipse. Difficile de savoir si une girafe réagissait au ciel devenu noir… ou aux centaines d’humains qui venaient simultanément de pousser des cris.

Une étude publiée en juillet 2026 au Zoo de Granby, au Québec, a précisément supprimé ce problème : le parc était fermé au public pendant l’éclipse totale de 2024. Cette fois, la plupart des dix espèces suivies ont peu modifié leur comportement. Les macaques japonais ont néanmoins fortement réduit leur activité et sont montés plus haut dans les branches ; les zèbres ont montré davantage d’activité et quelques signes de stress.

Le résultat est important : certaines histoires spectaculaires sur « les animaux paniqués pendant une éclipse » peuvent mélanger l’effet du changement de lumière et celui de notre propre agitation.

Et certains animaux… continuent simplement leur journée

Toutes les espèces ne se laissent pas impressionner.

Pendant l’éclipse totale européenne du 11 août 1999, des chercheurs britanniques ont suivi douze vaches laitières. Malgré une luminosité tombée à un niveau comparable à celui de la nuit pendant environ deux minutes, l’éclipse a eu peu ou pas d’effet clair sur leur comportement de pâturage et de rumination.

C’est un rappel utile : parler du « comportement des animaux pendant une éclipse » comme s’il existait une réaction universelle n’a pas beaucoup de sens.

Un oiseau nocturne, une abeille, une vache et une araignée ne lisent évidemment pas les mêmes signaux environnementaux.

Grillons, grenouilles, lucioles : plausible, mais moins bien documenté

La NASA évoque aussi un autre aspect très spectaculaire : pendant une totalité vécue dans un lieu calme, on peut parfois entendre des grillons ou des grenouilles et voir apparaître des lucioles, tandis que les oiseaux diurnes deviennent silencieux.

Ces observations sont anciennes, nombreuses et cohérentes avec le passage brutal vers une ambiance nocturne. Mais elles ne bénéficient pas toutes du même niveau de preuve que les grandes études acoustiques menées chez les oiseaux ou les expériences contrôlées chez les araignées et les abeilles.

Il faut donc distinguer un comportement scientifiquement mesuré d’un phénomène régulièrement rapporté par des observateurs. Les deux sont intéressants ; ils ne valent simplement pas la même chose lorsqu’on essaie de comprendre précisément ce qui se passe.

Ce que l’éclipse nous apprend surtout sur la lumière

Le plus fascinant n’est finalement pas que les animaux puissent être « trompés » pendant quelques minutes. C’est la vitesse à laquelle certains réagissent.

Chez plusieurs oiseaux, des abeilles ou certaines araignées, quelques minutes de changement lumineux suffisent à déclencher des comportements habituellement associés à un autre moment de la journée. Les études sur les oiseaux montrent même que l’intensité de l’obscurcissement compte : approcher de la totalité change beaucoup plus le paysage sonore qu’une éclipse simplement partielle.

Cette gigantesque expérience naturelle rappelle ainsi quelque chose que notre vie éclairée en permanence nous fait parfois oublier : pour une grande partie du vivant, la lumière n’est pas seulement ce qui permet de voir. C’est aussi une horloge.

Et la prochaine fois qu’une éclipse assombrit le ciel, il y aura donc deux spectacles. Celui qui se déroule au-dessus de nos têtes, à regarder avec la protection adaptée, et celui qui commence parfois juste derrière nous, dans les arbres, les ruches ou les herbes.

Le réflexe AirZen

Lors d’une prochaine éclipse, gardez vos lunettes adaptées pour observer le Soleil, mais accordez aussi une minute à vos oreilles : écoutez les oiseaux et les insectes avant, pendant puis après le maximum. Le changement le plus intéressant n’est pas toujours celui que l’on regarde.

Sources

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Et pour exercer son oreille : apprendre à reconnaître le chant des oiseaux.