Un mal discret qui touche les leaders : l’« état interne »

Dans les cabinets comme dans les salles de réunion, un même constat revient : beaucoup de dirigeants ne consultent pas pour une maladie « classique », mais pour une fatigue diffuse, une perte d’élan, un sentiment de déconnexion. Amélie Clergue-Vaurès, fondatrice de la méthode Innessence, parle d’un « état interne » altéré, difficile à nommer, mais impossible à ignorer. Moins de performance, un réveil déjà lourd, un sommeil qui se fragilise : autant de signaux faibles qui s’installent parfois sur des mois, voire des années. Et quand ils s’accumulent, la ligne de crête vers le burn-out se rapproche.

Ce qui frappe, c’est la capacité des profils très performants à continuer malgré tout. Ils tiennent, ils avancent, ils livrent, souvent en serrant les dents. « On ne sait pas forcément trop qu’est-ce qui va, qu’est-ce qui ne va pas, mais on sent bien qu’il y a un décalage », résume Amélie Clergue-Vaurès. Dans ce décalage, il y a parfois un corps qui dit stop, alors que la tête, elle, insiste pour continuer.

La thérapeute accompagne des personnes « avant », « pendant » et « après » la rupture. Le burn-out n’est pas la seule porte d’entrée : il y a aussi la perte de sens, la sensation d’avoir « tout réussi » sans se sentir bien. Elle observe notamment ce moment charnière chez des dirigeantes autour de la quarantaine, qui ont construit, coché les cases, et se découvrent vidées. « Sur le papier, tout est parfait et au final, elles se sentent vides », rapporte-t-elle, décrivant une souffrance moderne, souvent invisible, et pourtant très concrète au quotidien.

Quand le cerveau « se ment » : repérer les signaux avant-coureurs

L’un des pièges, c’est la force mentale elle-même. Les dirigeants et cadres supérieurs, habitués à résoudre, anticiper, décider, peuvent aussi minimiser ce qui se passe en eux. Amélie Clergue-Vaurès le dit sans détour : certains profils brillants finissent par se convaincre qu’ils ne sont pas concernés. Le discours typique : « ce n’est pas moi, c’est mon collègue », « moi ça va », « je gère ». Une stratégie de survie… qui repousse le moment d’agir.

Cette lucidité qui manque n’est pas une question d’intelligence, mais de connexion. Quand la charge augmente, beaucoup se coupent progressivement des sensations corporelles. Or, ce sont précisément ces sensations qui alertent en premier : fatigue inhabituelle, irritabilité, sommeil haché, besoin d’aide pour dormir, réveil sans récupération. Le corps parle, mais la tête couvre le message.

Dans la transcription, l’intervieweur témoigne de cette difficulté à s’arrêter quand on est pris dans l’engrenage. L’entourage voit souvent avant la personne concernée. Et plus la situation se dégrade, plus on compense en mettant… encore plus d’énergie. « Plus ça devient difficile, plus on contracte, plus on tend, plus on remet encore plus d’énergie à tenir un système qui doit changer », résume-t-il. Une phrase qui dit beaucoup de notre culture de l’endurance, et de la difficulté à accepter qu’un système, parfois, doit être réajusté plutôt que « tenu ».

Pour Amélie Clergue-Vaurès, le burn-out n’arrive pas « par hasard ». Il signale un déséquilibre global : rythme, pression, hygiène de vie, sens, régulation émotionnelle. « Le burn-out, il est là pour changer le système global », affirme-t-elle, invitant à regarder la situation non comme un échec, mais comme un message à écouter.

Dans l’accompagnement post-burn-out, Amélie Clergue-Vaurès alerte sur un risque fréquent : la répétition. Sans travail de récupération et de régulation, un nouvel épisode peut survenir « 4 à 5 ans après ».

Revenir aux basiques… et reconstruire l’autonomie

Face à l’urgence, la tentation est grande de chercher une solution rapide : une technique, une appli, un protocole miracle. Or, l’approche Innessence revendique d’abord du bon sens. Revenir aux basiques, c’est interroger l’alimentation, le sommeil, l’énergie disponible. Est-ce que ce que je mange me soutient ? Est-ce que je récupère vraiment la nuit ? Est-ce que je me réveille reposé, ou est-ce que cela fait des années que « reposé » ne veut plus dire grand-chose ?

Ces questions paraissent simples, mais elles sont décisives. Elles replacent le corps au centre, sans culpabilité. L’objectif n’est pas de viser une perfection hygiéniste, mais de remettre de la stabilité là où tout est devenu fragile. Quand l’énergie est basse, la prise de décision se complique, la patience diminue, la vision se brouille. Et c’est souvent ce que les dirigeants viennent chercher : retrouver une clarté intérieure pour redevenir pleinement disponibles, sans s’épuiser.

Ensuite, le travail devient plus « technique », avec un focus sur le système nerveux. L’idée : redonner des outils concrets et une autonomie de régulation. Ce point est essentiel, notamment en post-burn-out, pour éviter de repartir dans les mêmes schémas. Il ne s’agit pas seulement de récupérer, mais de comprendre comment on en est arrivé là, et comment ne pas reproduire la mécanique.

Dans cette logique, Amélie Clergue-Vaurès insiste sur une compétence souvent oubliée : sentir. Sentir ce qui se passe à l’intérieur, ici et maintenant, avant que la surcharge ne déborde. C’est là qu’entre en jeu un concept encore peu connu en entreprise, mais puissant : l’intéroception.

Respiration et intéroception : des outils simples, utilisables en réunion

L’intéroception, explique Amélie Clergue-Vaurès, c’est la capacité à percevoir les signaux internes du corps : tension, chaleur, battements, respiration, sensations dans la poitrine ou le ventre. Une forme de « tableau de bord » personnel, accessible à tout moment. Et contrairement à ce que l’on imagine, pas besoin de s’isoler 20 minutes pour méditer. L’exercice peut être discret, compatible avec une journée chargée.

Elle propose un exemple très concret : pendant une conversation, vérifier si l’on est « dans la tête » uniquement, ou présent aussi dans le corps. Sentir ses pieds au sol, son ancrage, ce qui se passe dans la poitrine. « Je sens mes pieds qui sont bien à plat sur le sol… je suis pleinement là », décrit-elle, montrant que la présence n’est pas un concept abstrait, mais une expérience physique. Et cette simple reconnexion apaise déjà le système nerveux.

Le pont le plus accessible, c’est le souffle. « Le souffle, c’est le seul système corporel qui est à la fois autonome et volontaire », rappelle-t-elle. On ne décide pas d’arrêter son cœur, mais on peut agir sur sa respiration. En situation tendue, allonger l’expiration aide à redescendre. Par exemple, inspirer sur 4 et expirer sur 6, ou plus simplement : expirer un peu plus longtemps que l’inspiration, sans que cela se voie.

Autre outil étonnamment efficace : le soupir. Dans le monde professionnel, soupirer est parfois perçu comme un signe d’agacement ou de lassitude. Pourtant, physiologiquement, c’est une soupape. L’idée consiste à l’intégrer dans des micro-moments : aux toilettes, en changeant de salle, devant l’écran. Ces « mini-régulations » évitent au stress de grimper sans jamais redescendre, avec le cortisol qui s’emballe et la fatigue qui s’installe. En répétant ces gestes, on réapprend un mouvement essentiel : monter en tension, puis redescendre. Et à la fin de la journée, le niveau global est plus bas, plus vivable.

Quand le collectif s’y met : respirer avant le comex

La santé mentale au travail reste souvent traitée de façon individuelle, comme si chacun devait « gérer » dans son coin. Or, la transcription montre une autre voie : introduire des outils de régulation dans le collectif, sans alourdir l’agenda. Amélie Clergue-Vaurès intervient en entreprise, notamment via des conférences, et certains dirigeants qu’elle accompagne ont commencé à faire respirer leur comité de direction avant d’entrer dans des sujets sensibles.

Le rituel est simple : fermer les yeux, prendre trois ou quatre respirations, puis revenir à la discussion. Ce qui change, c’est la qualité de présence. La réunion ne démarre plus sur une course, mais sur un alignement. Dans un contexte de négociation compliquée, cela peut aussi aider chacun à rester plus stable, moins réactif, plus clair. « Et là, en fait, tout le monde est présent », observe-t-elle.

Cette démarche a un autre mérite : elle normalise le fait de prendre soin de soi au travail, sans en faire un sujet lourd. Respirer, sentir ses appuis, relâcher la pression quelques secondes : ce sont des gestes universels, accessibles, et non stigmatisants. Ils ne remplacent pas une politique RH, ni une réflexion sur la charge et l’organisation, mais ils offrent un levier immédiat, actionnable, qui redonne du pouvoir d’agir.

À l’échelle d’une entreprise, ces micro-pratiques peuvent nourrir une culture plus durable : celle où la performance ne se construit pas contre le corps, mais avec lui. Une culture où l’on comprend qu’un leader solide n’est pas celui qui ne flanche jamais, mais celui qui sait se réguler, écouter, ajuster. Et c’est peut-être là l’un des messages les plus positifs de cet échange : la prévention n’est pas un luxe, c’est une compétence qui s’apprend, et qui peut transformer le quotidien de celles et ceux qui portent de grandes responsabilités.