Il fête cette année ses 20 ans. Le dernier vidéoclub de Strasbourg est toujours fréquenté par de nombreux passionnés. A la recherche de DVD, cassettes audios et autres vinyles.
À écouter
Pousser la porte des Petites Fugues, en plein centre de Strasbourg, c’est entrer dans un espace où l’on respire. Ici, pas de caisse automatique, pas de file d’attente, pas de pression. On circule entre les rayons, on regarde les jaquettes, on s’arrête, on revient en arrière, on change d’avis. Le cinéma redevient une expérience concrète, presque tactile, loin des choix infinis qui finissent par épuiser.
Juliette Sizaret, qui tient ce vidéoclub depuis deux décennies, a choisi de faire de son commerce un refuge du quotidien. En haut, des VHS côtoient des DVD, et même des Laserdisc, comme un clin d’œil aux générations qui n’ont connu que le streaming. Une manière de raconter l’histoire des supports, mais surtout de rappeler qu’un film, avant d’être un fichier, peut aussi être un objet qu’on prend en main, qu’on prête, qu’on recommande.
« Le charme de venir ici, c’est un lieu où on peut se poser… on peut passer cinq minutes ou une demi-heure, se balader, juste venir voir les jaquettes », décrit Juliette. Dans cette simplicité, il y a une forme de luxe moderne : celui du temps retrouvé.
Ce qui fait la singularité du lieu, ce n’est pas seulement la diversité des supports — DVD, cassettes audio, CD, vinyles — mais l’atmosphère de conversation qu’il suscite. Dans l’allée, deux clients qui ne se connaissent pas peuvent se parler, se conseiller, se donner envie. Le cinéma devient un prétexte à la rencontre, un point commun immédiat.
Juliette aime cette sociabilité spontanée, faite de recommandations et de curiosité. « J’adore échanger avec les gens qui viennent… le cinéma, c’est un prétexte, c’est passionnant le lien qu’on peut créer ici », confie-t-elle. On vient chercher un film, et on repart parfois avec une idée, un souvenir, ou une discussion inattendue.
Le magasin est aussi organisé comme une petite cartographie du septième art. Sur la droite, une sélection de films “qui font l’histoire du cinéma”, des années 30 aux années 80, avec des focus sur le cinéma américain et italien. Parmi les titres cités : La grande évasion, Divorce à l’italienne, Blow-Up, ou encore Vol au-dessus d’un nid de coucou. Des œuvres connues, mais pas figées : elles sont là pour être (re)découvertes, emportées, commentées, transmises.
Quand le DVD devient un antidote au “scrolling”
Si le DVD n’est plus le mode de consommation dominant, il attire pourtant de nouveaux fidèles. Kelig, client régulier, vient chaque semaine et repart avec trois films. Un rituel simple qui redonne un cadre au plaisir de regarder : choisir, attendre, regarder, rendre, en parler.
« Il y a l’objet… le côté matériel qu’on n’a plus », explique-t-il. Mais au-delà de l’objet, c’est la fatigue du choix numérique qui revient souvent. « Aller sur Netflix, passer une heure à scroller… ce n’est pas motivant. On a tous le même syndrome », ajoute l'habitué. Dans un vidéoclub, le choix n’est pas infini : il est guidé, incarné, et surtout partagé.
Cette dynamique change tout. Le film n’est plus une option parmi mille, mais une proposition. On le prend parce qu’on l’a repéré, parce qu’on a reconnu une affiche, parce que quelqu’un l’a conseillé. Et la semaine suivante, on peut revenir raconter ce qu’on en a pensé, continuer la conversation là où on l’avait laissée.
« Je loue un film, je le regarde, j’en parle avec Juliette une semaine après ». Ce va-et-vient crée une continuité, presque une petite communauté. Une preuve que la culture n’est pas seulement un contenu : c’est aussi une relation.
Pour répondre aux nouveaux usages, Les Petites Fugues propose aussi la location d’un lecteur DVD : 1,50 € la semaine, pratique pour les ordinateurs récents qui n’en ont plus.
Innover sans renier l’esprit du lieu
Juliette observe les évolutions technologiques avec pragmatisme. Beaucoup de PC récents n’intègrent plus de lecteur DVD : un détail technique qui peut décourager un retour au support physique. Plutôt que de subir, elle a trouvé une solution simple : louer aussi le lecteur. Une petite innovation de terrain, pensée pour lever un frein concret.
« Souvent, quelqu’un dit : “J’aimerais bien voir ce film… mais je n’ai plus de lecteur.” Et là on leur dit : “Vous pouvez en louer un.” », raconte-t-elle. L’idée est à l’image du lieu : accessible, utile, tournée vers l’accueil. Elle permet à chacun de replonger dans un film, même sans équipement, et elle rappelle que l’essentiel n’est pas le support, mais l’expérience.
Aujourd’hui, le magasin commence à vieillir. Pour continuer à recevoir les passionnés dans de bonnes conditions et offrir un cadre agréable, Juliette a lancé une cagnotte en ligne afin de donner un coup de frais au vidéoclub. Derrière cette démarche, il y a une volonté claire : préserver un espace culturel de proximité, à hauteur d’habitants, où l’on vient autant pour les films que pour la chaleur humaine.
Juliette, elle, continue de transmettre ses incontournables avec enthousiasme. « Scarface… on rentre tout de suite dedans », glisse-t-elle, avant de citer son rituel personnel : « J’aime beaucoup Papillon… j’aime bien le revoir une fois par an ». Et pour les films “à avoir vus”, elle revient naturellement à Vol au-dessus d’un nid de coucou. Des recommandations qui ressemblent à des invitations : celles de se faire du bien, de se cultiver, de ressentir.
Dans un monde où tout s’accélère, Les Petites Fugues prouve qu’un commerce peut être plus qu’un point de vente : un lieu de respiration, de transmission et de lien social. Et si l’avenir de la culture passait aussi par ces petites adresses qui donnent envie de sortir, de discuter, et de choisir un film comme on choisit un moment à partager.#Mieux être#Strasbourg

