Une remorque qui se déplie et une idée qui avance

C’est une drôle de cuisine sur trois roues. Plan de travail en inox, évier, unité de cuisson : tout y est, sauf les murs. Ici, la cuisine n’est pas un équipement fixe, c’est une remorque compacte, conçue pour être tractée par un vélo et déployée en quelques minutes sur une place, devant une école ou au cœur d’un événement associatif.

Derrière ces objets roulants, il y a Augustin Couchoud, ingénieur d’origine bretonne. Avec Papalotec, il imagine et fabrique des remorques professionnelles capables d’embarquer l’essentiel d’un métier : restauration, médiation, lecture, animation… La promesse est simple et puissante : rapprocher les services des habitants sans alourdir l’empreinte carbone, en misant sur la mobilité douce.

Pour Augustin, l’enjeu est autant technique que culturel. Il s’agit de prouver qu’on peut travailler efficacement sans camionnette, et même sans prise électrique, en réinventant des outils adaptés au quotidien des associations, des artisans et des collectivités.

Fabriquer des outils qui collent aux valeurs

Augustin ne cache pas ce qui le motive : remettre de la cohérence entre ses convictions et son métier. « Moi, j’avais envie de faire un métier qui aille dans mes valeurs et de pouvoir participer à la transition énergétique », explique-t-il. Son terrain d’action, c’est le transport et l’énergie dépensée pour faire fonctionner nos activités.

Ses remorques sont pensées comme des “ateliers roulants” : on accroche, on roule, on déplie, on travaille. L’objectif n’est pas de faire un gadget, mais un outil fiable, robuste et réellement utile. « Offrir des outils de travail à des professionnels pour qu’ils puissent le faire à vélo avec une émission carbone qui est très faible », résume-t-il, avec la précision de l’ingénieur et le pragmatisme de l’artisan.

Cette approche attire d’abord des structures engagées. « C’est principalement des associations qui viennent me voir. Il y a aussi des collectivités », précise Augustin. Les demandes sont variées : restauration itinérante, participation citoyenne, communication de proximité, bibliothèques et librairies ambulantes… La ville de Strasbourg, par exemple, a sollicité ce type de dispositif pour aller au-devant des habitants, au plus près des quartiers.

Au fond, chaque remorque raconte une même envie : rendre les services plus accessibles, plus visibles, plus conviviaux. Et prouver que la transition peut aussi passer par des choix très concrets d’équipement, de logistique et de mobilité.

Une crêperie sur roues conçue par Augustin peut transporter tout le matériel nécessaire pour préparer jusqu’à 100 galettes ou crêpes lors d’une prestation, le tout tracté à vélo.

La technologie au service de la simplicité

Pour que l’expérience soit fluide, la remorque ne doit pas être un poids mort. Augustin a donc intégré une assistance intelligente : la remorque dispose de son propre moteur, synchronisé avec le vélo. « Dès que le cycliste commence à pédaler, la remorque aussi va actionner son moteur. Et pareil pour le frein », détaille-t-il. Résultat : la traction reste confortable, y compris avec du matériel, des denrées ou un aménagement complet.

Le système d’attelage a lui aussi été pensé pour être universel. La remorque se branche mécaniquement sur la tige de selle, et peut s’adapter à de nombreux vélos. Dans la démonstration, le vélo est un VAE, mais l’idée est de ne pas enfermer l’utilisateur dans un modèle unique : rendre l’outil compatible avec ce qui existe déjà, et donc plus facile à adopter.

Côté énergie, certaines remorques vont encore plus loin. Pour la version cuisine, les plaques de cuisson peuvent être alimentées par des panneaux solaires installés à quelques mètres du vélo. Une façon de cuisiner sur site en limitant les contraintes, tout en montrant que l’autonomie énergétique n’est pas réservée aux grands projets : elle peut aussi s’inviter dans des formats légers, mobiles, et très concrets.

La fabrication, elle, demande du temps et de la précision. La conception d’un modèle peut prendre environ deux mois, puis viennent les étapes de production : une à une semaine et demie pour la partie remorque, et jusqu’à trois ou quatre semaines pour le caisson et l’électronique. Au total, un projet s’étale sur plusieurs mois, le temps d’ajuster chaque détail à l’usage réel du client.

Des remorques qui ouvrent des services au grand air

Ce qui frappe, c’est la diversité des usages. Augustin a déjà conçu des bibliothèques mobiles, capables de transformer un coin de rue en espace de lecture. Il a aussi construit des stands de restauration, dont une crêperie déployable qui embarque plan de travail, rangements et matériel de cuisson, tout en restant tractable à vélo.

Ces solutions répondent à des besoins très actuels : aller vers les publics, animer l’espace public, proposer des services dans des zones où tout n’est pas accessible à pied, ou simplement créer des moments de rencontre. Une remorque-bibliothèque peut se glisser dans une cour d’école, sur un marché, au pied d’un immeuble. Une cuisine mobile peut soutenir un événement associatif, une distribution solidaire, une action de sensibilisation à l’alimentation.

Pour les collectivités, c’est aussi un outil de proximité. Plutôt que d’attendre que les habitants se déplacent vers un lieu administratif ou culturel, on déplace une partie du service vers eux. La remorque devient un point de contact, un prétexte à la conversation, et parfois un petit “tiers-lieu” éphémère.

L’intérêt est double : réduire les trajets motorisés et rendre l’action plus humaine. Sur le terrain, le vélo ralentit le rythme, rend les échanges plus spontanés, et s’intègre mieux dans des espaces où les véhicules sont contraints. C’est une autre manière de faire ville, plus douce et plus accessible.

Des projets qui essaiment : réemploi, pâturage urbain

Dans l’atelier, les idées ne manquent pas. Augustin évoque une “bike-van”, une caravane à vélo pensée pour de nouveaux usages. D’autres commandes s’ancrent dans l’économie circulaire : une remorque destinée à transporter des matériaux de réemploi pour une association strasbourgeoise, afin de faciliter la logistique et encourager la récupération.

Plus surprenant, un projet vise à transporter… des moutons. L’objectif : permettre du pâturage urbain, en emmenant des animaux sur des terrains en ville pour qu’ils entretiennent naturellement les espaces verts. La remorque devient alors un maillon d’une chaîne vertueuse, au service d’une gestion plus écologique et plus apaisée.

Enfin, la lecture continue de rouler : deux modules de bibliothèques sont développés en partenariat avec Car Bikes, fabricant de vélos à quatre roues. La coopération entre acteurs du cycle montre que l’écosystème se structure, et que ces solutions gagnent en crédibilité à mesure que les usages se multiplient.

« Ça part dans tous les sens et c’est ça qui est génial », sourit Augustin. Derrière cette phrase, on entend surtout une réalité : la transition se construit aussi par l’inventivité, par l’expérimentation, et par des objets bien conçus qui donnent aux autres le pouvoir d’agir.

À Strasbourg, ces remorques sur mesure dessinent une tendance encourageante : celle d’activités professionnelles plus sobres, plus proches des habitants, et plus agiles. Quand un vélo devient cuisine, bibliothèque ou atelier, c’est tout un imaginaire qui change — et une ville qui s’autorise à avancer autrement, pas à pas, roue après roue.